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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 05:52
Quand je serai roi d'Enrique Serna
(trad. François Gaudry), Métailié, février 2009, 263 pages

Troisième ouvrage du Mexicain Enrique Serna, après le recueil de nouvelles Amours d'occasion et le roman La peur des bêtes, à être publié en France, Quand je serai roi tient à la fois du roman noir, de la critique sociale et de l'autopsie de l'âme humaine.
L'auteur s'est ici montré très ambitieux tant du point de vue de son projet romanesque que de l'écriture pure.
Véritable roman choral traversé par autant d'archétypes constituant le Mexique vu par le romancier, l'ouvrage peut faire figure d'OVNI ou d'objet littéraire difficilement saisissable.
Mais avant d'aller plus loin sur ce point, parlons d'abord de l'intrigue car il y en a bien une malgré la galerie de personnages disparates que, a priori, rien ne prédispose à se croiser.

Un gamin de 12 ans livré à lui-même, Jorge dit le Nopal passe son temps en compagnie d'autres mômes de son âge à se défoncer à la colle quand il n'est pas occupé à gagner de maigres pesos en lavant les pare-brises à un carrefour très fréquenté de la capitale mexicaine. Ne connaissant pas un père qui a abandonné sa mère, il est à la dérive et, hormis quelques jeux sexuels de pré-ados avec la Canette, rien ne vient éclairer la vie du garçon.
Carmen, la mère du Nopal, travaille dans une cantina et se révèle être obsédée par deux choses : la propreté des lieux, dont elle a la charge, et une rédemption qu'elle espère atteindre en se mortifiant littéralement et en s'interdisant de penser à refaire sa vie. Quand la chair est trop faible, du moins en pensées, c'est vers son confesseur, le Père Gervasio, qu'elle se tourne. Ce dernier recueillant avidement moults détails des fantasmes de la pécheresse, on s'en doute, ne fait que l'enfoncer dans son délire mortifère.
Damian, un quasi-quinquagénaire aigri, frustré, à la sexualité refoulée, semble vouloir, néanmoins, prendre les deux infortunés sous son aile. Il est laid, gras, idiot. Cela tombe bien pour Carmen : elle ne sera pas tentée par la fornication que toute bonne catholique se doit de chasser car, c'est bien connu, la tentation est fruit du Malin...
Les habitants du quartier sont tous désoeuvrés jusqu'au jour où une nouvelle fait jaillir l'espoir : la très catholique et libérale (économiquement s'entend) Radio Familiale organise un concours dont le but est de « distinguer publiquement les enfants qui ont accompli un acte héroïque de grand mérite au bénéfice de leur famille ou de leur communauté ». Le jeu semble en valoir la chandelle car une somme s'élevant à un million de pesos et une visite au pape Jean-Paul II constituent le prix à remporter... De là à ce que des idées saugrenues germent dans les esprits torturés de bon nombre de ces Mexicains pauvres, il n'y a qu'un pas...
Le très goldenboy Marcos Valladares, directeur de la radio en question, espère bien que la fameuse compétition lui attirera une foule d'annonceurs, trop heureux de profiter de l'audience attendue et de la bénédiction de ce que ce Mexique dynamique et en marche comprend d'institutions qui comptent : Église, Union Nationale des Pères de Famille, Scouts du Mexique...
Malheureusement pour lui, il a un fils insupportable, une femme qui lui paraît plus être un meuble qu'autre chose dans sa somptueuse demeure qui domine Mexico et une maîtresse aussi cynique qu'indépendante.
Comble de malheur, le turbulent Marquitos, le rejeton de Valladares, réussit à s'emparer d'une des armes qui fait la fierté de son père auprès des gens de sa classe sociale de gagneurs et descend, pour épater un de ses petits camarades, un nacos (un Mexicain « mal blanchi » aux yeux de ces Surhommes).
C'est donc là où les fils de l'histoire s'emmêlent franchement, où les pièces se rassemblent, où les personnages que tout séparait vont finir par pouvoir se rejoindre.

Si Serna, on l'a dit plus haut, a composé un roman choral dans lequel les voix narratives alternent, il s'est aussi livré à de véritables acrobaties d'écriture en adoptant tantôt, dans un chapitre, une écriture apparaissant comme celle d'un scénario de film, tantôt, dans un autre, à celle du journal intime (avec dates et impressions du moment couchées sur le papier), ou encore en rapportant de manière romanesque un événement qu'il entrecoupe de sa relation froide, façon fait divers au sein d'un même chapitre. Et on pourrait multiplier les exemples de ces « jeux d'écriture ». C'est à la fois brillant, bien à propos et, à nos yeux, frustrants car on aurait aimé que de tels procédés soient utilisés à l'occasion d'un roman plus « fleuve ». Ceci étant, on concédera qu'il ne s'agit que d'un détail...
En outre, l'écrivain mexicain fait montre d'une belle maîtrise des langages et de leurs codes propres : du vocabulaire ordurier de la rue à la syntaxe maltraitée, il passe, dans le chapitre suivant, à une langue complexe tant au niveau de la phrase que du vocabulaire. (J'avoue : j'ai dû ouvrir mon dictionnaire...). J'ai trouvé cela tout bonnement brillant et je salue le travail du traducteur car il a dû en baver... Je ne saurai, également, que conseiller de faire l'effort de s'attaquer à une telle prose qui peut toucher les amateurs du Noir et les autres.
Enfin, car il faut bien conclure, Serna n'oublie pas, avec un humour sarcastique et une ironie à toute épreuve, de tirer à vue sur cette société mexicaine totalement paranoïaque, voire schizophrène, à l'image de Javier Barragan qui travaille à Radio Familiale où il écrit des chroniques néo-libérales et moralisatrices, auxquelles il ne croit pas un mot, étant encore socialiste contestataire au fond de lui mais pas assez courageux pour larguer ce sale boulot.

On découvre donc, à la lecture de ce roman, un Mexique totalement coupé en deux : à ses sommets -au propre comme au figuré- trônent des gens « bien sous tous rapports », très blancs de peau, fascinés par le voisin yankee, méprisant le petit peuple trop bronzé, jouant à acquérir plus d'objets que son « voisin et ami » de classe et, surtout, à les comparer comme des gamins joueraient à celui qui a la plus grosse... ; dans ses tréfonds, des gens qui n'ont pour seule espérance que de gagner à une hypothétique loterie, qui passent leur temps à se voler ou à s'arnaquer mutuellement, à se défoncer à la colle ou à autre chose, à se taper dessus car il faut bien, sinon un responsable, du moins un bouc-émissaire à toute cette misère.

On ressort un peu déprimé de ce livre, essoufflé, lessivé, pessimiste malgré la lueur d'espoir à la fin, lueur bien trop timide pour nous rasséréner, tout en étant satisfait de l'avoir lu. Paradoxalement.
Un livre qui tend vers le « grand oeuvre » (je n'ai pas dit « chef d'oeuvre ») n'est pas un livre qui enjolive la réalité. Il doit la sublimer pour mieux en montrer la nature. Avec un peu de chance, la changer. Mais ça, c'est un autre problème...

PS : Certains, comme Jeanjean, voient une sorte de verbiage pompeux dans cet ouvrage. Il me semblait important de signaler un avis opposé au mien.

Cette chronique de lecture est originellement parue le 13 mars dans Noirs desseins, blog sur lequel vous pouvez lire d'autres articles de Cynic63.

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Publié par Cynic63 - dans Amérique
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