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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 08:10
Le faucon de Malte (The Maltese falcon, 1930) de Dashiell Hammett
N° 50 collection Folio Policier aux éditions Gallimard
Traduit de l'américain par Henri Robillot (1950)
ISBN 978-2-07-040799-6 - Couverture de D. Richards
 
L'auteur
Né en 1894, Dashiell Hammett passe sa jeunesse à Philadelphie où il devient détective privé. À partir de 1922, il s'inspire de cette expérience pour écrire des nouvelles policières avec lesquelles il révolutionne le genre : écriture sèche et visuelle, histoires dans lesquelles les notions de bien et de mal n'ont plus cours, personnages de légende... Le succès se fait éclatant avec Red Harvest (La moisson rouge, 1929), puis viennent The Maltese Falcon (Le Faucon maltais, 1930) et The Glass Key (La Clé de verre, 1931) : le roman noir est né (à son époque on parle de « Hard-boiled School », traduisez l'« école des durs à cuire »). Son œuvre littéraire, arrêtée en 1934 (seulement sept romans), aura une influence sur des écrivains tels qu'Hemingway, Chandler, Simenon ou Gide. Accusé de communisme, mouvement pour lequel il n'a jamais caché sa sympathie, il est envoyé en prison durant la chasse aux sorcières et ses ouvrages sont retirés des bibliothèques publiques (jusqu'à l'intervention d'Eiseinhower). Alcoolique et malade de la tuberculose, il meurt à New York en 1961.
 
Le personnage
Sam Spade est l'archétype du détective « hardboiled », inventé par Dashiell Hammett suite à sa propre expérience : cynique et plein d'amertume, témoin de la misère et de la corruption, parfois sadique ou pervers, d'un idéalisme décalé, rendant sa propre justice. Spade, préfiguré par le détective anonyme des précédents romans de Hammett, le Continental Op, apparaît pour la première fois dans Le Faucon de Malte paru en feuilleton en 1930 dans la revue Black Mask. Il apparaîtra ensuite dans trois autres nouvelles : Sam Spade, Trop ont vécu et On ne peut vous pendre qu'une fois (disponibles dans le recueil On ne peut vous pendre qu'une fois et autres enquêtes de Sam Spade, Librio Policier N°694, 2004). Maintes fois imité, rarement égalé (on peut citer le Philipp Marlowe de Raymond Chandler et le Nestor Burma de Léo Malet), il a été interprété au cinéma notamment par Ricardo Ortez en 1931, Warren William en 1936 et George Segal en 1975, dans des adaptations de The Maltese Falcon. Mais l'incarnation la plus mémorable reste celle d'Humphrey Bogart en 1941, même si le rendu final est très différent du roman (petit, brun, mat alors que Spade est grand et blond) et critiqué à l'époque pour ne pas avoir rendu la perversité du personnage.
 
Le roman
Sam Spade, privé à San Francisco, reçoit la visite d'une certaine Lady Wonderly, qui lui demande de faire suivre un voyou, Floyd Thursby, ayant enlevé sa sœur. Son associé, Miles Archer, est chargé de la filature. Mais le lendemain, Archer et Thursby sont retrouvé morts, descendus à coups de revolver à quatre heures d'intervalles. Alors Spade devra se sortir d'un guêpier inéluctable : les flics le croient coupable du meurtre de Thursby, la veuve d'Archer, dont il était l'amant, le tanne, Lady Wonderly, en réalité Brigid O'Shaughnessy, ne cesse de lui mentir, et des tueurs, tous plus étranges les uns que les autres se mettent sur sa route... Spade devra leur échapper, à  tous, et pour ça il doit s'innocenter et percer le mystère de cette foutue statue après laquelle tout le monde court, ce faucon de Malte dont la valeur remonte à travers les siècles.
J'avais vu et adoré le film il y a quelques années et le titre m'est venu de suite quand j'ai réfléchi à la littérature américaine. Et franchement je n'ai pas été déçu : une écriture et des dialogues prenants (même si j'ai eu un petit temps d'adaptation), une intrigue complexe où on prend plaisir à se perdre, des personnages délicieusement ambigus et magnifiquement tournés (Cairo, le grec au doux parfum, Gutman l'énorme, dont la vie se bâtit autour de la recherche du faucon, et Wilmer, le jeune tueur drogué sans aucune chance face à Spade), des vamps perfides et hypocrites et un héros, un vrai, un dur de dur à la limite constante de l'immoralité. Au final donc un chef-d'œuvre du noir, sans compromis et brillament écrit.

Extrait
« - Voici ce qui était arrivé à Flitcraft. En allant déjeuner, il était passé près d'un building en construction, un simple échafaudage. Une poutre, ou je ne sais quoi, était tombée du huitième étage, ou du dixième, et s'était écrasée sur le trottoir, à le toucher. Il n'avait rien eu, excepté une légère déchirure à la joue, causée par un éclat de pierre.  [...] C'était comme si quelqu’un venait de soulever devant lui le couvercle de la vie pour lui montrer les rouages de la machine il disait.
Flitcraft avait été bon citoyen, bon mari et bon père, sans effort, simplement, parce que la vie qu'il menait lui plaisait. Il avait été élevé comme ça. Les gens qu'il fréquentait en faisaient autant. Sa vie, comme la leur, était nette, ordonnée, saine, raisonnable. Et voilà que la chute d'une poutre lui révélait brusquement que la vie n'avait rien à voir avec tout ça. Le bon citoyen, bon père et bon mari, pouvait être liquidé entre son bureau et le restaurant par une poutre tombant du ciel. Il avait compris que les hommes meurent au hasard et ne vivent qu'épargnés par ce hasard aveugle.
Ce ne fut pas, tout d’abord, l'injustice de la chose qui l'inquiéta : il accepta le fait après le premier choc. Ce qui l'inquiétait, c'était de découvrir soudain qu'en ordonnant sa vie, il n'était pas d'accord avec la vie, mais en plein désaccord. Il n'avait pas fait vingt pas, après l'accident, qu'il avait compris qu'il ne retrouverait pas la paix avant d'avoir adapté son existence à ce nouvel ordre d'idées. À la fin de son déjeuner, il avait trouvé la solution. Sa vie pouvait être brusquement interrompue par la chute d'une poutre ; il en changerait brusquement le cours en disparaissant. Il aimait sa famille, disait-il, comme un homme est censé l'aimer, mais il la laissait largement à l'abri du besoin. [...]
Il est parti pour Seattle le jour même, dit Spade et de là il a pris le bateau pour San Francisco où il a vécu pendant deux ans avant de regagner le Nord-Ouest. Puis il s'est installé à Spokane et s'est marié. Sa seconde femme, physiquement, ne ressemblait pas à la première, mais au fond, elles n'étaient guère différentes. Vous connaissez ce genre de femmes qui jouent convenablement au golf et au bridge et adorent expérimenter de nouvelles recettes de cuisine. Flitcraft ne regrettait pas sa fugue : elle lui semblait raisonnable. Il ignorait même, je crois qu'il était retombé dans la même ornière qu'à Tacoma. Et c'est justement ça qui m'a toujours paru épatant. Il avait modifié le cours de sa vie en songeant à la chute d'une poutre. Il ne tombait plus de poutre, alors il s'était réadapté à une vie où il n'en tombait plus. »

Le film
Un film de légende, datant de 1941, revu pour l'occasion, révélant deux stars : le réalisateur John Huston (Le Trésor de la Sierra Madre en 1948, L'Odyssée de l'African Queen en 1951, Moby Dick en 1956, Reflets dans un œil d'or en 1967, L'Homme qui voulut être roi en 1975) et Humphrey Boggart (Casablanca de Michael Curtiz en 1942, Le Port de l'angoisse d'Howard Hawks en 1943, Le Grand Sommeil de Howard Hawks en 1946, Ouragan sur le Caine d'Edward Dmytryk et Sabrina de Billy Wilder en 1954). Après lecture du roman, c'est un film très fidèle, étonnament inventif et audacieux, à la très belle lumière contrastée, aux seconds rôles géniaux (Mary Astor pour Brigid O'Shaughnessy, Sydney Greenstreet pour Gutman, le magnifique Peter Lorre pour Joel Cairo et Elisha Cook Jr. pour Wilmer), qui a littéralement posé les bases du film noir des années 40, des films sur les bas-fond de la conscience humaine qui ont la beauté du diable. Le final est mieux réussi que dans le roman, avec une des plus belle réplique du cinéma : « - Cop : Heavy. What is it ? - Sam Spade : The stuff that dreams are made of. »

Une chronique de lecture de Jeff.

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Publié par Jeff - dans Amérique
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Nathalie 22/06/2010 11:31



Voici une excellente critique, très documentée, d'un excellent livre !  Je viens de le commenter moi-même et j'ai mis un lien vers ce billet.  A mon avis, tout amateur de polar noir
devrait avoir lu ce chef d'oeuvre.



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