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12 avril 2009 7 12 /04 /avril /2009 05:55
La parution du Banquet de la licorne, septième volume des aventures du Mandarin Tân créé par les sœurs Tran-Nhut est l'occasion de revenir sur cette série. D'autant que cet épisode n'est pas mon préféré, et de loin, et que je ne voudrais pas que vous passiez à côté d'une excellente série.

Le Mandarin Tân a décidé d'accueillir dignement le nouveau collecteur d'impôts. Alors qu'au dehors l'orage gronde, les notables de la petite ville se rassemblent pour le festin. Le confort de la salle du banquet, l'alcool, les mets les plus raffinés à profusion, tout est rassemblé pour délier les langues et ouvrir les esprits. Chacun y va de son histoire, mettant à l'épreuve la sagacité bien connue de Tân. Peu à peu, les secrets tombent et les mystères se dévoilent...

C'est un grand classique du roman à énigmes : des conteurs, des mystères, un « trouveur »... Les nouvelles se suivent et ne se ressemblent pas. Certaines sont très réussies, et arrivent à toucher le lecteur par leur poésie, leur noirceur, ou leur peinture d'un pays et d'une époque qu'il connaît très mal. Ce sont celles qui ressemblent le moins justement... à des énigmes. Les quelques récits de pure « déduction », outre que le lecteur comprend très vite de quoi il retourne (et se demande d'ailleurs comment le protagoniste a pu mettre autant de temps à comprendre...), sont beaucoup moins prenants. Ce n'est donc pas le meilleur de la série, même si, en bonne cuisinière, Than-Van Tran-Nhut soigne particulièrement le liant, la sauce qui relie toutes ses histoires, avec en particulier une description très sensuelle du banquet (on finit le recueil affamé), et un final étonnant qui pimente l'ensemble.

La série a donc débuté avec Le temple de la grue écarlate. Nous sommes au 17e siècle au Viêtnam. Tân, nouvellement issu des concours administratifs de l'Empire, débarque dans la Province de Haute Lumière dont il devient le Mandarin civil, première autorité de la région, chargé, entre autres, de rendre justice. Dès son arrivée, il est confronté à une affaire qui divise les hommes influents de la région : le temple de la grue écarlate et ses bonzes guerriers, que certains veulent rénover et aider, que d'autres veulent détruire. Dans le même temps, on retrouve sur un chemin le corps mutilé d'un garçon de 10 ans, qui faisait partie d'enfants handicapés protégés par les bonzes et logés dans le fameux temple. L'intérêt des moines est-il seulement humanitaire, où utilisent-ils ces enfants à des fins inavouables ? Pourquoi tuer de façon aussi horrible ces pauvres gamins ? Quels sont les intérêts, et les vilains secrets qui se cachent derrière les différentes factions de la région ? C'est tout cela que le jeune mandarin, aidé de son ami le Lettré Dinh devra élucider, entre deux invitations à des banquets gargantuesques, et en évitant soigneusement toutes les jeunes filles à marier qu'on lui met dans les pattes.

On pouvait craindre, à la sortie de ce premier volume, une nouvelle série exotico-historique où un décor vaguement exotique (et/ou historique) tient lieu de seul et unique intérêt. Il n'en fut rien, on avait là le début d'une vraie bonne série de vraie littérature noire et truculente comme on l'aime. D'une part, l'intrigue est parfaitement menée. Ensuite le lecteur se plonge, sans aucune difficulté, dans un monde qui lui est totalement étranger, et referme le bouquin en ayant appris quelque chose. Mais surtout quelle jubilation, quelle pêche, c'est du grand spectacle en cinérama. Ça vit là-dedans, on bouffe, on rigole, on se castagne, on baise, on hait, on trafique, on complote, avec une vitalité, et un humour extraordinaires. Le lecteur en prend plein les yeux, plein le nez, plein les oreilles, plein les papilles. On s'instruit en s'amusant...

Par la suite les titres, l'un après l'autre, confirment ce départ en fanfare. En voici deux : L'esprit de la renarde, pour ses résonances modernes et Les travers du Docteur Porc qui est sans doute le plus drôle.

De retour vers le Nord, le Mandarin Tân et le Lettré Dinh s’arrêtent dans le port de Faifo où tous les voyageurs et toutes les cultures se croisent. Le Lettré compte bien profiter de l'intense vie culturelle de ce lieu de métissage, alors que  Tân est pressé de revenir au Nord et de quitter ce Sud qui respecte de moins en moins l'autorité de l'Empereur. Malheureusement, le deuxième soir, Dinh se fait piéger et jeter en prison. Tân demande alors à monsieur Canh, le seul fonctionnaire honnête du tribunal, de lui permettre d'enquêter pour essayer d'innocenter son ami. Il apprend à l'occasion que depuis plus d'un an, un cannibale sévit dans la région. Il a déjà mangé quatre adolescents, et vient de faire de même avec quatre mamies, dont il a envoyé les mains et les pieds au tribunal avec un mot sarcastique signé : Le Gourmet.
Les scènes d’action sont toujours réussies, et l'écriture sensuelle et imagée rend particulièrement bien les scènes gastronomiques et érotiques. Derrière une construction sans reproche, c'est le plaisir et la jubilation qui restent les sensations dominantes de cette cinquième aventure de Tân, jusqu'au final qui introduit une note plus grave. En effet le constat est sombre, la période décrite très troublée et annonciatrice de drames. Et surtout, la fin du roman est poignante dans sa violente charge contre une société qui écrase sans pitié ceux qui sont différents. Poignante et très actuelle. Ce qui, malgré les nombreuses fois où l'on sourit, laisse une impression de lecture très sombre.

Changement de ton avec Les travers du Docteur Porc qui se situe d'emblée dans le registre de la farce. Le Mandarin Tân a quitté sa province, laissant les affaires du tribunal aux mains du Docteur Porc. Celui-ci est plus préoccupé par l'agrandissement de son cabinet que par l'administration de la justice, jusqu'à ce qu’il soit mis face à un mystère qui titille son intelligence... et son amour-propre. Un squelette, tout propre, a été trouvé dans une grotte aux abords de la ville, et l'apothicaire Lâm a tenté de soudoyer l'aide du bon docteur pour truquer les analyses sur les os. Tenter de tromper le Docteur Porc ! Quelle outrecuidance ! Les coupables vont s'en repentir.
Avec ce titre que ne renierait pas Maître Jean-Hugue Oppel en personne, un personnage central haut en couleurs et en odeurs (son haleine est une de ses armes les plus redoutables), des situations de vaudeville traitées sur le mode de la comedia dell arte... ce roman est très certainement le plus picaresque de la série. Loin de la noirceur de L'esprit de la renarde. Ici on ne tremble pas, on rit, on se moque des travers des différents personnages, pour s'apercevoir que la nature humaine n'a guère changé en quelques siècles. Au passage on apprend également énormément de choses passionnantes sur les médecines du XVIIe siècle.

En résumé, une série basée sur des personnages « bigger than life », une écriture qui ne recule devant aucun excès, des intrigues qui tiennent la route, énormément d'informations, fort élégamment distillées sur ce Viêtnam du XVIIe dans toutes ses dimensions, religieuses, sociologiques, historiques, scientifiques, humaines, gastronomiques... Que demander de plus ?

Bibliographie : Les deux premiers volumes ont été écrits à quatre mains par les deux sœurs. Le troisième fut écrit par Than-Van, sur un scénario commun. C'est elle qui a ensuite écrit seule les volumes suivants. Pour en savoir plus sur le Mandarin Tân et ses auteurs, c'est là.

Than-Van et Kim Tran-Nhut / Le temple de la grue écarlate, Philippe Picquier (1999) ; L'ombre du prince, Philippe Picquier (2000) ;  La poudre noire de maître Hou, Philippe Picquier (2001) ; L'aile d'airain, Philippe Picquier (2003) ; L'esprit de la renarde, Philippe Picquier (2005) ; Les travers du Docteur Porc, Philippe Picquier (2007) ; Le banquet de la licorne, Philippe Picquier (2009).

Cette chronique de lecture est originellement parue le 30 mars dans Actu du noir, blog sur lequel vous pouvez lire d'autres articles de Jean-Marc.

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Publié par Jean-Marc - dans Asie
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